{"id":67,"date":"2012-04-23T13:19:14","date_gmt":"2012-04-23T13:19:14","guid":{"rendered":"http:\/\/www.voyageurs-citoyens.fr\/?page_id=67"},"modified":"2012-07-20T14:38:52","modified_gmt":"2012-07-20T14:38:52","slug":"temoignages","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.voyageurs-citoyens.fr\/?page_id=67","title":{"rendered":"T\u00e9moignages"},"content":{"rendered":"<p><strong><a href=\"http:\/\/www.voyageurs-citoyens.fr\/wp-content\/uploads\/2012\/04\/DSC_03242.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-111\" title=\"DSC_0324\" src=\"http:\/\/www.voyageurs-citoyens.fr\/wp-content\/uploads\/2012\/04\/DSC_03242-200x300.jpg\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"300\" \/><\/a><\/strong><\/p>\n<p><strong>1912-2012: \u00ab\u00a0un si\u00e8cle de discriminations, \u00e7a suffit !\u00a0\u00bb<br \/>\n<\/strong>T\u00e9moignage de Raymond Gur\u00eame, 86 ans, sur les cons\u00e9quences de la loi de 1912<strong><\/strong>, recueilli par Isabelle Ligner<strong><\/strong> :<br \/>\n\u00ab\u00a0Je suis n\u00e9 en 1925 et, du plus loin que je me souvienne, mes parents ont toujours eu un carnet forain. C&rsquo;\u00e9tait une des trois cat\u00e9gories dans lesquelles les ambulants \u00e9taient fich\u00e9s depuis la loi de 1912 avec les marchands ambulants et les nomades (carnets anthropom\u00e9triques).<br \/>\nDans ma famille, du c\u00f4t\u00e9 de mon p\u00e8re, ils avaient souvent de gros m\u00e9tiers &#8211; cirque, cin\u00e9ma, th\u00e9\u00e2tre ambulants &#8211; et du coup ils avaient \u00e9t\u00e9 class\u00e9s dans la cat\u00e9gorie des forains.<\/p>\n<div dir=\"ltr\">Mais du c\u00f4t\u00e9 de ma m\u00e8re, par exemple, il y avait surtout des gens qui tressaient des paniers. Les vanniers, dans l&rsquo;ensemble, c&rsquo;\u00e9taient des candidats tout trouv\u00e9s pour le carnet anthropom\u00e9trique. Souvent on consid\u00e9rait qu&rsquo;ils ne pouvaient pas vivre de leur m\u00e9tier d\u00e9clar\u00e9 et qu&rsquo;ils devaient sans doute se livrer \u00e0 des activit\u00e9s un peu louches donc on les collait dans la cat\u00e9gorie nomade, qui, dans l&rsquo;id\u00e9e de l&rsquo;administration voulait souvent dire \u00ab\u00a0moins-que-rien \u00e9tranger\u00a0\u00bb.<br \/>\nM\u00eame chez les vanniers, c&rsquo;\u00e9tait le bazar, car certains avaient le carnet anthropom\u00e9trique et d&rsquo;autres le carnet forain. Et on avait vraiment l&rsquo;impression que c&rsquo;\u00e9tait attribu\u00e9 \u00e0 la t\u00eate du client. Il n&rsquo;y avait pas de logique, c&rsquo;\u00e9tait totalement arbitraire donc dangereux. Ca venait des mairies et des pr\u00e9fectures et \u00ab\u00a0la r\u00e9putation\u00a0\u00bb des personnes concern\u00e9es y \u00e9tait pour beaucoup. Le niveau d&rsquo;\u00e9ducation aussi. Quand l&rsquo;administration voyait que tu ne savais ni lire ni \u00e9crire &#8211; ce qui se d\u00e9tectait tout ce suite car il fallait signer les demandes et les carnets et beaucoup de tsiganes savaient \u00e0 peine tracer une croix &#8211; alors direct, on les mettait dans les nomades, qui \u00e9taient la cat\u00e9gorie qui t&rsquo;amenait le plus de mis\u00e8re avec les mairies, la gendarmerie, la police, la population. En fait, les nomades \u00e9taient tout le temps dans le collimateur, les forains seulement occasionnellement.<br \/>\nLes Tsiganes qui savaient un peu discuter, \u00e9crire, qui avaient du mat\u00e9riel,\u00a0pouvaient obtenir un carnet forain. Il fallait avoir une patente et fournir les preuves que tu exer\u00e7ais un m\u00e9tier forain. Mon p\u00e8re, avec son mat\u00e9riel de cirque et de cin\u00e9ma, avant la Seconde guerre mondiale, il n&rsquo;avait jamais eu de mal \u00e0 obtenir son statut de forain pour lui, sa femme et ses enfants. Le carnet forain ressemblait en fait beaucoup aux titres de circulation (livret et carnet) qui existent depuis 1969. Tous les petits, donc moi aussi, \u00e9taient enregistr\u00e9s sur le carnet de mon p\u00e8re. Ma m\u00e8re avait son carnet \u00e0 elle.<br \/>\nLe carnet anthropom\u00e9trique \u00e9tait moins bien consid\u00e9r\u00e9: les Tsiganes essayaient par tous les moyens d&rsquo;y \u00e9chapper car le statut de nomades impliquait plus d&rsquo;entrevues avec la volaille, qui ne se privait pas de tracasser le monde. Un nomade arrivait dans un pays et hop, il fallait aller \u00e0 la gendarmerie, faire signer le carnet anthropom\u00e9trique individuel et collectif. Mais le pire, c&rsquo;\u00e9tait les plaques d&rsquo;immatriculation blanches et bleues assorties aux carnets anthropom\u00e9triques et qui d\u00e9signaient vraiment les nomades \u00e0 la vindicte populaire. Les flics pouvaient les suivre \u00e0 la trace et les gadj\u00e9 se m\u00e9fiaient.<br \/>\nLe pire qu&rsquo;il pouvait arriver \u00e0 un forain en tout cas, c&rsquo;\u00e9tait de perdre son statut et d&rsquo;\u00eatre \u00ab\u00a0r\u00e9trograd\u00e9\u00a0\u00bb dans le statut \u00ab\u00a0nomades\u00a0\u00bb. Ceux pour qui le m\u00e9tier ne marchait pas trop bien en avaient des sueurs froides.<br \/>\nQuand on arrivait dans un bourg, mon p\u00e8re montrait essentiellement son carnet forain \u00e0 la mairie pour obtenir le droit de stationner sur la place centrale. Parfois les gendarmes nous contr\u00f4laient aussi mais \u00e7a se passait plut\u00f4t bien \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque.<br \/>\nNotre nationalit\u00e9 fran\u00e7aise \u00e9tait marqu\u00e9e sur le carnet forain et nous n&rsquo;\u00e9tions pas trait\u00e9s comme des corps \u00e9trangers alors que certains tsiganes nomades n&rsquo;\u00e9taient pas consid\u00e9r\u00e9s comme fran\u00e7ais, m\u00eame s&rsquo;ils \u00e9taient n\u00e9s dans le m\u00eame village que le gendarme qui les contr\u00f4lait. L&rsquo;id\u00e9e c&rsquo;\u00e9tait que les nomades n&rsquo;\u00e9taient pas des gens fiables, ils avaient souvent l&rsquo;image de voleurs de poules venus d&rsquo;ailleurs.<br \/>\nEn 1940, lorsque les ambulants ont \u00e9t\u00e9 assign\u00e9s \u00e0 r\u00e9sidence puis intern\u00e9s, ma famille n&rsquo;aurait jamais due \u00eatre rafl\u00e9e. L&rsquo;ordre d&rsquo;arrestation visait exclusivement les nomades et nous \u00e9tions forains. Mais les gendarmes normands n&rsquo;ont pas fait dans le d\u00e9tail. Nous vivions dans une caravane, donc dans leur esprit il fallait nous arr\u00eater. C&rsquo;est comme \u00e7a que les deux qui sont venus nous arr\u00eater un matin \u00e0 l&rsquo;aube on traduit les ordres. Peut-\u00eatre que d&rsquo;autres nous auraient laiss\u00e9s tranquilles. Allez-savoir!<br \/>\nDe toute fa\u00e7on, ils n&rsquo;avaient pas trop de mal \u00e0 venir nous cueillir, nomades ou forains, puisque depuis 1912, police et gendarmerie pouvaient nous suivre \u00e0 la trace. Alors maintenant quand on me parle des dangers du fichage, je sais tr\u00e8s bien ce que \u00e7a veut dire.<br \/>\nA cause de \u00e7a, mes parents, mes fr\u00e8res et s\u0153urs et moi avons \u00e9t\u00e9 enferm\u00e9s au camp de Darn\u00e9tal, pr\u00e8s de Rouen en octobre 1940, puis intern\u00e9s un mois plus tard dans celui de Linas-Monthl\u00e9ry (Seine et Oise, actuelle Essonne), dont je me suis enfui au bout d&rsquo;un an.<br \/>\nMon p\u00e8re, dont la famille \u00e9tait fran\u00e7aise depuis au moins cinq g\u00e9n\u00e9rations et qui \u00e9tait ancien combattant de 1914-1918, a toujours protest\u00e9 contre son internement. Cela lui faisait particuli\u00e8rement mal que \u00e7a vienne des Fran\u00e7ais. Une partie de l&rsquo;administration fran\u00e7aise du camp a soulign\u00e9 que nous \u00e9tions une famille de forains fran\u00e7ais. Mais \u00e0 la suite d&rsquo;une \u00ab\u00a0enqu\u00eate de moralit\u00e9\u00a0\u00bb, il a \u00e9t\u00e9 d\u00e9cid\u00e9 de nous maintenir derri\u00e8re les barbel\u00e9s. Mes parents ont connu quatre camps entre 1940 et 1943, avec tout ce que \u00e7a repr\u00e9sente de mis\u00e8re, de privations. Ils ont tout perdu sauf la vie et leurs enfants.<br \/>\nMoi j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 d\u00e9port\u00e9 dans des camps de discipline en Allemagne apr\u00e8s mon \u00e9vasion et mon entr\u00e9e en r\u00e9sistance.<br \/>\nApr\u00e8s la guerre, sans notre mat\u00e9riel de forains, nous sommes devenus des ouvriers agricoles, \u00e0 la merci des mara\u00eechers et fermiers. La d\u00e9gringolade quoi.<br \/>\nToute cette mis\u00e8re, c&rsquo;est aussi \u00e0 cause de la loi de 1912.<br \/>\nApr\u00e8s la Seconde guerre mondiale, je suis rest\u00e9e longtemps, jusqu&rsquo;en 1951, sans nouvelle de ma famille et sans papier. J&rsquo;avais \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9 \u00e0 15 ans et je figurais alors encore sur le carnet forain de mon p\u00e8re. Administrativement parlant, je n&rsquo;ai pas exist\u00e9 pendant des ann\u00e9es. Les d\u00e9marches administratives \u00e9taient tr\u00e8s d\u00e9courageantes pour nous, on nous traitait plus bas que terre et nous, on se m\u00e9fiait de l&rsquo;administration qui, dans notre id\u00e9e, avait particip\u00e9 \u00e0 notre internement arbitraire.<br \/>\nLe r\u00e9gime de 1912 a \u00e9t\u00e9 maintenu jusqu&rsquo;en 1969 et tr\u00e8s peu modifi\u00e9 depuis, finalement. Mes parents, eux, avaient gard\u00e9 leurs carnets forains qui leur avaient \u00e9t\u00e9 restitu\u00e9s en 1943 \u00e0 leur lib\u00e9ration du camp d&rsquo;internement pour nomades de Montreuil-Bellay. Mon p\u00e8re a eu ce carnet jusqu&rsquo;\u00e0 sa mort en 1955. Ensuite ces carnets forains ont \u00e9t\u00e9 gard\u00e9s comme souvenirs de notre vie d&rsquo;avant la guerre par la famille de mon fr\u00e8re a\u00een\u00e9, Lucien.<br \/>\nMoi j&rsquo;ai eu un carnet, un livret de circulation, j&rsquo;\u00e9tais alors rattach\u00e9 \u00e0 Nanterre. Puis une carte d&rsquo;identit\u00e9. Les fronti\u00e8res entre les deux \u00e9taient tr\u00e8s minces. Si vous \u00eates s\u00e9dentaire, normalement vous redonnez le livret et on vous donne une carte d&rsquo;identit\u00e9. Mais parfois ce n&rsquo;est pas si simple et on se retrouve dans des situations ubuesques. Par exemple, l&rsquo;un de mes fils, qui ne voyage plus depuis longtemps et a une carte d&rsquo;identit\u00e9 p\u00e9rim\u00e9e, la pr\u00e9fecture ne veut pas la lui renouveler et lui propose un carnet de circulation dont il ne veut pas puisque \u00e7a ne correspond pas \u00e0 son mode de vie actuel et que cela lui pose de nombreux probl\u00e8mes en terme de droits et vis \u00e0 vis de ses enfants en particulier.<br \/>\nEntre le statut de 1912 et celui de 1969, il y a peu de diff\u00e9rence et \u00e7a montre que les voyageurs ne sont pas mieux consid\u00e9r\u00e9s maintenant qu&rsquo;il y a 100 ans. C&rsquo;est quand m\u00eame triste non ? !<br \/>\nMoi j&rsquo;aurais pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 avoir une carte d&rsquo;identit\u00e9 comme tout le monde et, en plus, un titre qui permette de circuler pour travailler. Sans carte d&rsquo;identit\u00e9, on est mis \u00e0 part, on n&rsquo;est pas reconnus comme citoyens \u00e0 part enti\u00e8re.<br \/>\nIl faudrait un livret sp\u00e9cial pour le travail ambulant mais qui ne remette pas en cause la d\u00e9livrance d&rsquo;une carte d&rsquo;identit\u00e9 et d&rsquo;une citoyennet\u00e9 totale pour les voyageurs.<br \/>\nUn si\u00e8cle de discriminations \u00e7a suffit ! Plus de cent ans pour reconna\u00eetre que les voyageurs sont des citoyens poss\u00e9dant les m\u00eame droits que les autres, c&rsquo;est un peu long ! C&rsquo;est l&rsquo;Etat qui est en retard sur son temps ce n&rsquo;est pas nous. Il faudrait qu&rsquo;il se grouille un peu maintenant l&rsquo;Etat.\u00a0\u00bb<\/div>\n<div dir=\"ltr\"><\/div>\n<div dir=\"ltr\"><em>Raymond Gur\u00eame a \u00e9crit le r\u00e9cit de sa vie en collaboration avec Isabelle Ligner sous le titre \u00ab\u00a0Interdit aux nomades\u00a0\u00bb aux editions\u00a0 Calmann Levy, 2011<\/em><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1912-2012: \u00ab\u00a0un si\u00e8cle de discriminations, \u00e7a suffit !\u00a0\u00bb T\u00e9moignage de Raymond Gur\u00eame, 86 ans, sur les cons\u00e9quences de la loi de 1912, recueilli par Isabelle Ligner : \u00ab\u00a0Je suis n\u00e9 en 1925 et, du plus loin que je me souvienne, &hellip; <a href=\"https:\/\/www.voyageurs-citoyens.fr\/?page_id=67\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":4,"comment_status":"open","ping_status":"open","template":"","meta":{"ngg_post_thumbnail":0,"footnotes":""},"class_list":["post-67","page","type-page","status-publish","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.voyageurs-citoyens.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/67","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.voyageurs-citoyens.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.voyageurs-citoyens.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.voyageurs-citoyens.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.voyageurs-citoyens.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=67"}],"version-history":[{"count":12,"href":"https:\/\/www.voyageurs-citoyens.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/67\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":107,"href":"https:\/\/www.voyageurs-citoyens.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/67\/revisions\/107"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.voyageurs-citoyens.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=67"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}